Ma libre chronique dans la La Croix du 16/3/2026, à l’occasion de l’anniversaire des accords d’Evian. Baromètre de l’intensité des crises entre Paris et Alger, la question mémorielle continue d’empoisonner nos relations. Instrumentalisations mortifères et dangereuses surenchères, dont la proposition de loi algérienne criminalisant la colonisation française, qui ravive le feu d’une crise incandescente.
Elles saignent encore les mémoires. Inlassablement blessées depuis les accords d’Evian du 18 mars 1962, qui mettaient fin – théoriquement du moins – à une douloureuse guerre d’Algérie. Les violences qui ont perduré se sont ensuite muées en une guerre mémorielle sans fin. Entre les deux bords de Mare nostrum, comme à l’intérieur de chaque camp, les souvenirs se confrontent avec véhémence. Cette guerre-là se nourrit d’instrumentalisations mortifères, de propos incendiaires et de dangereuses surenchères.
Le 24 décembre 2025 une proposition de loi, criminalisant la France coloniale et exigeant des indemnisations, a été votée à l’unanimité par l’Assemblée populaire algérienne. En foulant un peu plus au pied les accords d’Evian, ce texte symbolique, sans réalisme juridique, a ravivé le feu d’une crise déjà incandescente. La plus grave depuis des décennies. Le regard que nous portons sur l’Histoire est révélateur de notre rapport au présent.
Certes depuis, le Sénat algérien a adopté des réserves sur les articles les plus clivants. Et la tendance semble à l’apaisement. Y compris du côté du président Tebboune, qui cherche à sortir par ailleurs d’un isolement international. L’un des signes de cette détente serait une grâce présidentielle pour le journaliste français ¬Christophe Gleizes, condamné à sept ans de prison. Elle pourrait intervenir à l’issue du Ramadan, autour du 20 mars ? Un acteur discret y aura sans doute contribué : le cardinal franco-algérien Jean-Paul Vesco, qui a aussi initié la visite historique du pape Léon XIV sur les terres de saint Augustin, le 13 avril prochain.
Il n’empêche ! Baromètre de l’intensité des crises entre Paris et Alger, la question mémorielle continuera d’empoisonner les relations entre deux peuples intimement liés. Du côté algérien, c’est l’exacerbation récurrente d’un nationalisme réunificateur qui considère les excuses officielles de l’État français comme un préalable indispensable à toute réconciliation. De l’autre côté, la France, tiraillée par des lobbies antagonistes, fait avancer un long travail de vérité sur les exactions de son armée. Inquiète de la montée d’une extrême droite vengeresse, elle souligne aussi la difficulté d’une mémoire éclatée. Comment réconcilier les passions mémorielles de sept millions de Français concernés (pieds-noirs, anciens appelés, harkis, coopérants, descendants d’immigrés…) ?
« Le passé ne meurt jamais », affirmait William Faulkner. La question de la repentance perdure en fait sur une série d’incompréhensions et de rendez-vous manqués. Au gré des récits et commémorations, on a l’impression de ne pas évoquer la même guerre, d’évoluer dans des décors différents. Et surtout, on assiste à un dialogue de sourds qui repose sur un profond malentendu. De part et d’autre de la Méditerranée, il n’est pas question du même conflit ! Pour les Français, il a duré un peu plus de sept ans et a conduit en 1962 à l’indépendance de notre ancienne colonie. Pour l’Algérie, la guerre a débuté en 1830 et a duré toute l’occupation coloniale. Benjamin Stora a raison de souligner que la relation avec l’Algerie restera minée tant que le chantier mémoriel n’aura pas exploré la guerre de conquête (La Croix du 15/12/25). On voit monter partout en Afrique, cette requête de vérité sur les exactions des puissances coloniales. Un mouvement de fond des anciens pays colonisés qui réclament des excuses, assorties de la restitution d’archives et d’œuvres d’art…
Une telle démarche ne peut cependant faire l’économie de certaines questions. Peut-on regarder le fait colonial avec les critères moraux d’aujourd’hui ? Plus largement, jusqu’où pousser le curseur à remonter le temps des regrets ? Aux diverses colonisations, à l’esclavagisme du 17e siècle, aux conquêtes napoléoniennes ou ottomanes… ? Et quid de tous les massacres et invasions dont l’Histoire est gorgée ? Se repentir d’avoir colonisé l’Algérie au 19e siècle… Mais comment juger le passé avec une certaine objectivité ? La criminalisation quasi indifférenciée de toute une période ne peut conduire à un apaisement, encore moins à une réconciliation. Pas plus d’ailleurs que de faire inscrire les côtés positifs de la colonisation dans nos manuels scolaires, comme l’a tenté Nicolas Sarkozy, en 2005.
En revanche, la France pourrait reconnaitre des massacres, confiscations de terres et discriminations qui ont marqué les 132 années coloniales. Sortons d’incantations abstraites pour dénoncer des faits précis. Un peu comme la reconnaissance par le président Chirac de la responsabilité de l’État français, à propos de la rafle du Vel d’hiv, en 1942 à Paris. Ou encore récemment, les regrets officiels du président Macron pour les assassinats par l’armée de Maurice Audin, Ali Boumndjel et Larbi Ben M’hidi… Et élargissons aussi notre regard.
Sortir de la guerre des mémoires passe d’abord par un réel travail en commun des historiens. Ce qui a été entrepris depuis plusieurs années de part et d’autre de la Méditerranée. Il y a eu en 2021 le rapport Stora au président français, mais pas suivi d’effet. Libérée des instrumentalisations, une démarche de vérité ne peut aboutir que soutenue totalement par les deux gouvernements. Et elle passe aussi par une réconciliation des mémoires à l’intérieur de chaque camp : mémoire éclatée en France, dont les clivages vont s’accentuer avec la radicalisation des élections présidentielles et le retour des nostalgiques de l’Algérie française ; mémoire confisquée et instrumentalisée à Alger par la fuite en avant d’un pouvoir qui veut faire oublier ses répressions et gabegies internes.
En dépassant le mythe d’un peuple uni durant la guerre de libération, l’Algérie devra bien regarder un jour ses guerres intestines avec lucidité. Celles du FLN contre ses rivaux du MNA et les exactions contre ses propres populations. Il ne peut y avoir d’apaisement durable des relations entre la France et l’Algérie, sans un profond travail de mémoire qui passe par un courageux devoir de vérité… des deux côtés ! Il serait temps de considérer ensemble nos blessures, de reconnaitre nos responsabilités, qui sont certes asymétriques. Non pour renvoyer l’autre à ses torts et ses errements. Mais pour solder les comptes de nos propres histoires. Pour permettre enfin aux générations montantes de tourner la page.








